Recherches 2017 - 2019

Fiction #1

Je dis : 

Cette phrase est mon bras droit.

 

C’est vrai puisque je vous le dis.

Nommer, c’est rendre réel.

 

Je dis : 

Au bout des doigts de mon corps bras droit, il y a de multiples petites bouches et je goûte tout ce que je touche.

 

Mon corps bras droit aux doigts bouchus. 

Mon corps bras droit aux doigts bouchus. 

Mon corps bras droit aux doigts bouchus.

 

Elle n’est pas aisée à articuler ma réalité. 

 

Je dis : 

Mon corps bras droit aux doigts bouchus est surmonté d’une touffe de poils pubiens à l’iris bleu-gris. 

 

Je dis : 

Vu du dessus, on aperçoit une délicate tonsure qui découvre une cavité élastique qu’on peut soupçonnée d’être reliée à toutes les bouches des doigts. Un tunnel sombre et humide dont les deux extrémités peuvent, tout à la fois, recevoir et donner. Deux zones à l’extrême plasticité, hypersensibles et indépendamment intelligentes pour mettre mon corps en conversation avec tout ce qui est hors de moi.

 

Le corps hors de moi est vaste.

Il y a des ensembles, des bouts, toute une constellation qui gigote en tous sens, en toute forme. J’ai bien fait de me faire un corps qui veut entrer en discussion parce que je ne comprends rien de ce qui gravite autour de moi. 

Tout m’est étranger. 

Si tout m’est étranger, je peux supposer que je le suis tout autant pour ce vaste corps hors de moi.

 

Alors je décide de me mettre en mouvement, sans trop savoir si c’est une bonne idée que de se faire remarquer au milieu de tout ça.

 

Je dis :

J’entrouvre mes cavités pour laisser échapper une jolie fumée accueillante qui procède dans le même temps d’un subtil camouflage de mes gestes hasardeux et me fait me sentir moins con.

J’articule mollement mon poignet pendant que mes doigts, eux, se tendent dans des directions opposées. J’ondule ma peau, la détache, l’envoie en éclaireur, et ma chair toute nue s’irise de couleurs qui ne portent pas de nom. 

 

J’ai un peu peur et en même temps je suis humide.

Un désir affolé par ce qui me frôle, par ce qui est susurré à mes capteurs et que je ne comprends pas encore, que je ne comprendrais peut-être jamais.

Je reste dans ce flou où tout est là sans s’imposer. 

C’est à moi de décider ce que je prends, ce que je laisse, ce que je creuse, ce que j’éloigne. C’est à moi de décider de ne pas décider aussi. 

 

Je dis :

Je me balade dans les rues du vaste corps hors de moi en laissant sur mon passage tout un stock d’indices de ce que je suis, de ce que je ne suis pas, de ce que je pourrais être, de ce que je devrais être. Je bave des bouts de moi par tous les trous. Je fabrique des preuves à convictions incohérentes, je constitue un dossier irrecevable à charge volatile.

 

Et tout à coup, alors que j’allais faire l’amour à un polygone aphrodisiaque, une éblouissante lumière a tout cramé sur son passage.

 

Mes capteurs s’acclimatent difficilement à la luminosité agressive et tournoyante mais, lentement se dessinent les contours d’un corps. 

Une lèvre inférieure légèrement pendante et une expression à la fois ahurie et affirmative imprimée sur la rétine me fixe.

Sur son dos athlétique, il porte un aigle crevé au plumage rouge et noir. L’aigle crevé est  cousu un peu maladroitement sur son costume bleu foncé. 

Ce corps a des yeux équipés de l’application reportapp, qui permet à tous bons citoyens de filmer les incivilités dans l’espace public et de les lui transférer immédiatement 

 

Je dis :

Ben Merde alors ! Christian Estrosi !

 

J’expulse plus de fumée pour tenter de me planquer mais il est déjà trop tard. 

Ses ailes balaient mon flou, le corps hors de moi se glace, le polygone s’est tiré.

Je vais me faire emboucaner.

 

Je dis :

Ne me mettez pas en examen. 

Ni de conscience, ni psychiatrique. 

Ce n’est quand même pas de ma faute si, de votre point de vue, je ne ressemble à rien ou que je me déplace n’importe comment. Je n’emmerde personne finalement.

Je me permets aussi de vous faire remarquer que vous vous êtes incrusté dans ce texte sans grande politesse, voir un peu violemment, en me cramant les capteurs et en me cassant mon coup avec le polygone. 

   

À l’évidence, il ne m’écoute pas.

Je crois bien qu’il est train de tweeter un truc, les nouvelles tables de la lois sûrement. 

Il n’en a rien à secouer de ce que je lui raconte. 

Il a posé son grand corps fixe dans mon texte en faisant une entrée fracassante qui ne pouvait pas vraiment passer inaperçu et il me laisse composer avec sa gênante présence.

 

Très bien.

Reprenons plus haut.

J’étais sur le point de me taper un polygone aphrodisiaque quand j’ai été ébloui par l’éclat d’une apparition.

 

Je dis : 

Mes iris pubiens commencent à distinguer une forme. C’est statuaire, grandiose dans une matière si dure qu’elle inspire le respect de s’affirmer avec tant de force et de conviction. 

La forme fixe est installée sur un rond-point flottant. Elle diffuse une chaude clarté à thermostat variable. L’aigle qui semblait être crevé et cousu au dos de la forme ne faisait, en réalité qu’une micro-sieste réparatrice. Après s’être étiré et avoir poussé deux trois gueulantes, il se met à battre des ailes et une douce brise vient chatouiller l’intérieur de mes cavités en un long va et vient essoufflé.

 

Le polygone s’est tiré. 

Je n’étais peut-être pas son genre.

Fiction #2

Chacun semble se connaître sans se reconnaître, entre alzheimer précoce et soigneux évitements. Des sourires, des saluts à distance, des regards qui cherchent à en attraper d’autres. Il y a un double dialogue ici qui s’instaure, celui du bavardage mondain et celui du secret, de l’hypocrisie ou de la haine sourde bien cachée derrière. En société, il faut toujours dissimuler la merde sous le tapis, et tant pis si, malgré tout, une odeur dégueulasse contamine l’air, imprègne les peaux. Personne n’en est véritablement le responsable et peux continuer à papoter gaiment de tout, de rien dans une douce inconvenance. 

 

Ce jour est un jour d’ouverture, une fête où tous ceux et celles qui comptent ont été conviés : politiques, artistes starisés, directeur de structures culturelles, institutions, mécènes privés. Tout ce beau monde se balade dans cette architecture de verre, de béton et d’arbres, plein de curiosité et de questions sans réponse.   

Personne ne sait comment ce lieu a vu le jour, qui le finance, qui l’a architecturé, qui en est le directeur. On ne sait pas plus ce qui va être présenté mais la communication mystérieuse était d’une telle efficacité qu’on ne s’est presque même pas posé la question. Tout le monde serait là, impossible de manquer cet évènement.

 

Une clochette retentit.

C’est l’heure d’un début de quelque chose.

Chacun s’agglutine devant l’entrée de la salle et s’installe dans les gradins.

La lumière baisse et le rideau s’ouvre sur un corps face public.

Il sourit et dit :

« Mesdames & messieurs, bonsoir.

Pour votre sécurité, merci d’attacher votre ceinture »

 

Un grondement monte. C’est un bruit sourd qui vient d’en dessous, d’en dessous des gradins. Le grondement se transforme en ondes, les sièges commencent à grincer comme s’ils essayaient de s’extraire de leurs fondations. Des bras articulés soulèvent les fauteuils à plusieurs mètres du sol, se balançant de gauche à droite, chutant avant de se figer. Les estomacs et les cœurs se soulèvent d’un même élan.

Le public est pris de panique, ils crient, s’insurgent, ils supplient que cela cesse, mais rien n’y fait. Les fauteuils continuent leur chorégraphie foraine, les bras métalliques s’entrelacent, s’entrechoquent avec fracas.

 

L’interprète au plateau rit comme un enfant, hurle de peur pour de faux, lèvent les bras.

« Yeeeeeeepaaaaaaaa ! ».

 

L’incompréhension envahit les yeux grands ouverts du public, La peur suinte de partout. Le spectacle est réel. Des tonnes de clefs, de portefeuilles, de téléphones portables s’écrasent au sol. Le corps d’une directrice de scène conventionnée brinqueballe au bout d’un fauteuil, la jambe coincée dans l’accoudoir, le corps chahuté par les mouvements du grand huit, morte d’émotion presque immédiatement. Un homme tente de s’enfuir en sautant de son fauteuil mais il est percuté de plein fouet par un bras articulé et s’effondre lourdement le crâne brisé au pied de l’interprète qui, en s’accroupissant lui murmure dans un sourire : « t’avais qu’à répondre à nos 24 mails de demande de rendez-vous, fils de pute ! », la scène dont il était le responsable de la programmation devra se trouver un nouveau collaborateur. Deux sièges se percutent avec une violence inouïe, ce sont ceux d’un chorégraphe indéboulonnable, accroché à son centre chorégraphique comme un chancre sur le gland d’un syphilitique et de sa secrétaire générale. Encore vivant, mais avec un bras en moins, le chancre tente de demander pardon. On ne sait pas vraiment à qui il s’adresse, mais il fait bien de se mettre en ordre avec l’au-delà parce que bientôt la totalité de son sang se sera échappé de son corps par le trou béant de son bras absent. Le visage enfoncé par le choc, sa secrétaire générale s’étouffe dans un vacarme guttural, ses larmes mélangées au sang de son directeur forment une pâtée épaisse qui se répand et obstrue sa trachée. En s’étouffant, elle assiste au carnage. Une femme politique est rapidement décapitée par le gril, sa tête rebondit maladroitement sur le plateau, le visage figé dans une expression porcine pendant que celui de sa voisine, une chargée de mission danse à la Direction Régionale des Affaires Culturelles, est resté en partie collé à un projecteur à plusieurs mètre de là et dégage une odeur de barbecue oublié.

Et puis plus rien. Brutalement tout cesse. Les bras articulés se figent, les cris s’interrompent.

Ça sent la pisse, le sang, le vomi, la peau brûlée, la sueur et la merde. 

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